Le Passant
Je m’avançais lentement, un pas suivant un autre, la tête droite, d’un regard perdu dans le vague d’une vision fantomatique se trouvant face à soi, comme ces soldats qui ne doivent guerre prêter attention à ce qui les entoure, car seul compte le fait qu’ils doivent marcher au pas. En cela, je me différenciais. Mes pas trainaient plus qu’ils ne semblaient motivé par une quelconque marche rythmique.
Etait-ce le matin? Etait-ce midi? Etait-ce le soir? Je n’aurais pu le dire. Le soleil, en ce jour, ne tenait pas à monter sa royale couronne dorée ; celle qui nous frappe le visage lorsque l’on se donne aux siestes d’été dans les hautes herbes brûlées des champs ; celle qui éblouit nos yeux alors que ceux-ci tentent en vain d’atteindre sa grandeur céleste ; celle qui réchauffe nos cœurs jusqu’à les faire fondre et à les liquéfier de telle manière qu’il ne nous reste plus qu’à les essorer parmi leurs souvenirs brûlants d’amour que l’on rince dans l’évier.
Non! Point de soleil ! Le brouillard d’un blanc crémeux prit sa place dans le temps. Heureux que l’on veuille bien lui permettre d’exister, il laisse alors échapper de lui des larmes de joie, qu’il dut garder durant près d’un cycle. Je l’entends ce bonheur, cette voix qui martèle, sur mon couvre-chef déjà trempé, sur les vitres des véhicules qui me dépassent depuis leur chaussée, sur le bitume irrégulier et fendu, image du travail de l’homme, rempli de flaques d’eau dans lesquelles se reflètent les ombres du jour.
Qu’y a-t-il autour de moi? Comment le saurai-je? Je n’entends point le roulement des voitures, ni même celui de leur moteur d’un quotidien si criard. Le monde semble vide. Je ne vois pas les passants qui, de leur allure, me dépassent de part et d’autre, comme si le temps se dérobait sous leurs pas, ou s’ils cherchaient un quelconque moyen de se soustraire à leur propre ombre qui s’était mise en tête de les pourchasser sans relâche. Je ne sens plus ; les odeurs de tabac, ni celles de tous les gaz qui élisent domicile entre les immeubles pour souhaiter la bienvenue à la brume des matins d’automne ; le goût de ma salive qui ne tient plus à rester dans ma bouche, la rendant ainsi pâteuse et sèche ; le froids ou la chaleur qui devrait atteindre mes mains, fripées, mortes et cachées dans les vastes poches de mon manteau.
Non, il n’y a point autre chose que la pluie qui se mêle au vent pour chanter une douce berceuse, une de celles avec lesquelles nous serions prêts à dormir jusqu’à la fin des temps.
Où sont donc les fleurs rubis, les lacs émeraude, le ciel saphir et le soleil de topaze? Ils sont loin. Loin… Loin dans ce cœur qui autrefois rayonnait de couleurs, de joies et d’ignorances. Loin dans ce cœur qui, maintenant, s’est gorgé d’eau salée, développant son propre écosystème de mousses grisâtres.
Autour de moi, tout est gris, tout roule au quart de tour. Le monde est machine.
Où sont les êtres qui restaient des heures entières à contempler la pluie, écoutant son chant triste et mélodieux ; à prendre les feuilles mortes des arbres pour des navires en perdition sur les torrents qui jonchent les routes ; à regarder les œuvres éphémères que dessinent les gouttes dans les eaux stagnantes du sol? Je les avais cherchés? Je les cherchais? Je les cherche encore? Mais bientôt, je ne les chercherai plus.
Pourquoi rester ici? Dans ce monde de rouages, de logique et de mécaniques? Là où les téléviseurs ont remplacé les rêves, là où les mégots de cigarettes sont au bitume ce que les fleurs sont aux champs, là où les baffes remplacent les mains tendues, là où des petites boîtes fragiles ont pris la place de la parole, là où les êtres sont éclairés par un cerveau et non pas par un cœur?
Je ne sais pas. Je l’ignore. Je dois sans doute passer mon chemin. Faire peut-être en sorte que, dans les pas que je laisserai derrière moi, germent au moins les graines de l’espoir…
WZ




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