L’Autre

Lui regardait par la fenêtre. Son regard se perdait dans les ombres du soir. Le soleil n’est plus depuis des jours déjà. Le froid s’était installé, ainsi que la neige, dont les flocons, semblable à des confettis de fête, descendaient des cieux, recouvrant les rues d’un blanc divin, pour acclamer la grandeur des majestueux hivers.

Lui était seul, à sa table. Entre ses mains se tenait une tasse remplie d’un thé noir. Ce dernier était nacré d’un blanc laiteux, comme se trouvait être le ciel depuis des semaines.

Lui ne buvait pas, laissant ainsi ses mains se réchauffer lentement par la présence de sa boisson dont les vapeurs se joignaient en un long filament s’étirant vers l’atmosphère du bâtiment. Lui regardait au dehors, regardait ; la neige tomber ; les lueurs des lampadaires qui donnaient aux rues des allures de fêtes morbides ; les passants qui, sous leur lourds chapeaux et leurs fines ombrelles, déambulaient sur les pavés, maintenant noyés sous la poudre que le ciel a envoyé, et lutant contre le vent qui faisait danser les flocons ivres, les obligeant à chuter.

A l’intérieur, l’air était chaud. Il y avait de la musique, du Jazz, du Blues. Le bar était rempli d’hommes. Ils riaient, s’échangeaient des paroles pleine de sens ou philosophaient encore sur leur travail ; la nouvelle construction du chemin de fer ; la valeur des marchandises qui avait encore augmenté ; les avancées technologiques de l’automobile qui devrait révolutionner le monde. Le reste du Café était comble : Pas une seule table n’était libre ; pas une seule chaise n’était disponible et surtout pas un seul verre n’était vide.

Toutes les chaises ! Non ! Lui était seul à sa table, avec sa tasse de thé noir crémé. La place en face de Lui se trouvait inoccupée. Elle était tirée en arrière, comme si elle eut appartenu à quelqu’un. Pourtant, il n’y avait personne. C’est ce que tout le monde dira.

Y Avait-il un rendez-vous? Etait-ce pour cela que Lui observait à l’extérieur, ce froid glacial que tout le monde voulait fuir, sauf exception des enfants qui ne pouvait s’empêcher d’y jouer, manquant que trop souvent de trébucher sur les routes?

On ne pouvait le savoir. Son regard était immobile, comme pris dans la glace. De temps à autre, Lui laissait échapper quelques mots qu’il fut impossible de comprendre. Lui semblait écouter quelqu’un. Lui semblait lui répondre. Qui était-il? L’homme sur cette chaise vide? L’homme qui n’était pas là? L’homme qui ne pouvait exister?

C’était L’Autre. Il était bien présent. Parmi les ombres de la nuit, il était possible de voir son reflet dans la grandeur de la baie vitrée. Il était semblable à Lui, mais à la fois, il en était différent, car c’était L’Autre… L’Autre de Lui. Il le savait Lui. Lui savait qu’il était là. Lui, lui parlait et L’Autre l’écoutait. L’Autre ! Il était en tout point commun à Lui.

Lui, personne ne venait lui parler. Personne ne se souciait de savoir ce que Lui pensait de son travail ; de la nouvelle construction du chemin de fer ; de la valeur des marchandises qui avait encore augmenté ; des avancées technologiques de l’automobile qui auraient dû révolutionner le monde. Personne ne se souciait de savoir d’où Lui venait, de savoir son nom, de savoir son âge, de savoir où Lui vivait. Non ! Personne ! Lui restait donc avec L’Autre. L’Autre que, comme Lui, personne ne voyait, personne ne comprenait et que personne ne cherchait surtout à comprendre.

L’Autre comprenait les hommes. Il connaissait leurs peines, leurs désarrois et leurs tristesses, aussi bien que leurs rires, leurs joies et leurs bonheurs. Il pouvait le sentir et il le sentait. Lors qu’un homme avait du mal, il en avait également. Il partageait la souffrance des hommes, comme ses moments d’amour, sans vraiment les vivre pour lui.

L’Autre était encore bien plus, il savait soigner les hommes, comme possédant les mains bénites d’un dieu. Voyant le mal des humains, il ne pouvait s’empêcher de guérir. Il le faisait et personne ne le savait, personne n’en avait conscience et personne ne lui montrait de la gratitude.

L’Autre avait des ailes, de celle que les anges portent dans les églises pour que l’on croie en eux. Les siennes se meurent et perdent leurs plumes, car contrairement aux anges, personne ne pense à lui, personne ne croit en lui. Pour eux, il n’existe pas.

Lui comprenait L’Autre, L’Autre c’était Lui. Et Lui, pour les hommes, L’Autre. Il était L’Autre des hommes, celui que personne ne voit, dont personne ne croit, dont personne ne se soucie. On le disait différent des hommes, mais Lui savait que ce sont les hommes qui sont en fait différents de Lui. Lui savait qu’il restait incompris, qu’il restait seul et mal d’être étranger.

Lui se leva. De son thé, n’émanait plus aucune chaleur. Lui sortit et s’enfonça dans le bouillard de l’hiver pour lentement disparaitre dans les ombres nocturne d’une tempête blanche. Où est-il désormais? Où va-t-il, maintenant? Reviendra-t-il un jour? Autant de questions sans réponses… Car personne ne pensera à les poser…

WZ


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