Elle
I
Elle est là. Là dans mon esprit. Là dans un recoin de mon âme. Elle était venue, dans un de ces soirs que l’on ne peut oublier, l’un de ce ; dont le ciel, rempli d’étoiles, sembla vide face à la lueur qui émana de ses yeux ; dont la chaleur du soleil fit pale figure face à celle de sa main lorsqu’Elle prit la mienne ; dont la douceur des mets les plus succulents n’atteigne pas celle de ses lèvres. Ce n’était pas ce soir-là qui s’était inscrit dans le tréfonds de mon esprit, mais au contraire se fut Elle. Elle qui s’était établie. Elle qui dépoussiéra une partie de mon cerveau.
Mon univers était fait de logique, de X et de Y, de jours suivant un autre absolument identique. Il était réglé, comme le tic tac d’une montre, comme la nuit qui précède au jour, comme la pluie après le beau temps. Mon réveil m’annonçait, chaque matin ; la précision d’une routine qui devait ne jamais se terminer ; le commencement d’une vie où je ne cherchais rien d’autre que les réponses aux questions que l’on me posait.
Aujourd’hui, tout cela est fini. C’est terminé. Pourquoi?… Parce qu’Elle est là désormais. Elle est à mes cotés, dans mon esprit. Là où je comptais les X et les Y, s’installa les calculs du temps qui me restais chaque jour avant de pouvoir la revoir en face de moi. La relation des Q entre eux ne resta plus des données abstraites, fruits de la grandeur des scientifiques, mais des expériences pratiques qui donnèrent du mouvement à mon existence. Mes nuits ne furent plus froides et silencieuses, mais au contraire, d’une chaleur ardente dans des cris souvent infernaux. Je sentais que ma vie ne se résumait plus à manger et dormir, mais à vivre des moments tendres et surtout désirable. Sa langue n’avait qu’un goût que l’on ne pouvait que savourer. Sa chair, qu’un parfum que l’on ne pouvait que s’enivrer. Oui la vie changeait peu à peu, car là où ma logique devait résoudre les problèmes qu’on me posait, arrivèrent les questions que mon propre esprit commença à cultiver dans mon cerveau.
Je ne peux m’empêcher de la voir dans mes rêves, mais aussi en plein jour, alors que mes yeux sont ouverts. Je la sens contre moi. Je sens sa peau. Je sens son odeur. Pourtant Elle n’est plus avec moi, là, en ce moment précis. Je sais qu’Elle ne l’est pas. Mes yeux me le disent. Mais mes sens me trompent. Je le sais. Oui ! Ils se trompent. C’est certain, car Elle est bien là. Oui ! Elle est là. Impossible de s’y soustraire.
On nous dit qu’elles nous prennent le cœur. Or ce n’est que calomnie ! Jamais il n’eut plus abominable mensonge, car c’est de notre pensée dont elles nous privent.
Elle est là. Elle est venue et Elle restera. Elle ne partira plus. Elle vit ici, dans ma cervelle. Elle s’est installée et Elle prend ses aises. Mon esprit ne peut passer à côté d’Elle. Elle mange mes pensées. Elle mange mes paroles. Elle mange mon âme.
Où sont les jours où X et Y m’était encore compréhensible? Où sont passées mes nuits dans lesquelles il m’était possible de dormir? Où sont mes pensées? Celles qui tenaient à résoudre des problèmes, plutôt que de s’en créer? Celles qui restaient objectives même dans les instants les plus sombres?
Je l’ignore. Tout ceci est-il mort? Mon univers de logique s’était-il éteint, comme les terres sont balayées par les fleuves en colère? Non ! C’est impossible. Il doit en rester quelque chose, un fragment au fond de mon être?
Non ! Non ! Cela ne se peut ! Il ne me reste plus rien, car au plus profond de moi, Elle est là. Toujours là. Désespérément là. Elle ne veut pas partir. Elle ne partira pas. Jamais. Elle restera, pour des mois, des années, des siècles, des millénaires, et certainement pour l’éternité. Impossible de s’en défaire. Elle a brisé ce qu’il me restait de volonté. Lorsque je parle c’est pour crier son nom. Son nom, son visage, sa chaleur, son odeur, sa couleur, Ils ne partiront jamais. Ils ne me laisseront jamais en paix. Ils me tortureront jusqu’à la mort. Je ne pourrai jamais reprendre mon univers, ma vie.
Tout cela c’est de sa faute à Elle. C’est Elle la responsable. C’est Elle qui m’a voulu. Elle qui m’a prit. Elle qui m’a détruit. Elle qui continue à s’acharner contre moi. Elle qui me presse pour me vider de mon sang, comme on le fait avec un plaisant sadisme avec les citrons que l’on juge trop amers.
II
Elle est là. Non ! Pas dans ma cervelle, mais devant moi. Elle est là, de chair et de sang. Elle me prend dans ses bras. Elle m’embrasse. Elle me demande comment je vais. Je vois son sourire ironique. Ce malin plaisir qu’Elle doit avoir de me poser cette question en sachant bien qu’Elle ne cherche qu’à me détruire. Son visage rayonne d’une fausse joie. Une joie qu’on ne veut qu’étouffer… Etouffer… Oui ! Etouffé !! Ah que cela serait plaisant. Pouvoir effacer ce sourire hypocrite. Oui ! La Tuer, Elle… Elle, la responsable de mon malheur. Elle, la sorcière qui m’a volé mon âme. Elle qui m’a enlevé tout ce qui faisait de moi autrefois.
La tuer ! Elle ! Pour qu’Elle disparaisse enfin. Pour qu’Elle quitte enfin mon esprit. Pour qu’Elle libère finalement mes pensées. Oui ! Elle va mourir. Elle ne peut que mourir. Elle doit mourir. Si Elle ne mourait pas, ce serait à moi de mourir.
III
Elle est morte. Cela s’est fait de manière tellement facile que j’en ai encore peine à croire. Elle ne s’attendait à rien. Elle n’avait rien pu voir venir. Comme cela fut jouissif. Une grande libération emplit alors mon esprit. Finalement, je pourrais vivre comme avant. Je ne serais plus lié par des pensés qui susciteront d’occasionner des problèmes.
Enfin, tout cela, c’est ce que je pensais. Elle est bien morte. Oui ! Elle l’est bel et bien ! Mais Elle est là !! Toujours là. Elle ! Elle ! Elle… Elle ne partira donc jamais ! Même morte, Elle me hante et mon esprit ne peut plus penser. Pire encore, Elle semble encore plus présente en moi, maintenant qu’Elle n’est plus. Pourquoi? Je croyais m’en être défait. Elle ne devait plus exister. Elle devait me laisser en paix.
Alors Pourquoi, est-Elle toujours là? Pourquoi ? Pourquoi? Ne me laissera-t-Elle donc jamais? Tout ceci aurait-il était de ma faute? Etait-ce vraiment mes pensés qu’Elle m’avait pris? Ou alors était-ce le cœur? Le cœur… Etait-ce cela? Avais-je eu un cœur avant de la connaître, Elle? Dans ma vie de logique et de routines systématiques, avais-je donc senti ce que c’était le cœur?
Je la vois toujours. Les yeux ouverts, Elle est là devant moi. Son sourire a disparu. Son visage n’est qu’interrogations. J’essaie de chasser cette vision qui me fait tant de mal. Je porte mes mains devant mes yeux. Elles deviennent moites et humides, noyées parmi les larmes qui semblent vouloir me couvrir de honte.
Elle ne m’avait jamais pris. Elle n’avait jamais torturé mon âme. Je n’avais pas vu. Je ne savais pas. C’était mon cœur qui détruisit ma raison. Je l’aimais. Je l’aime. Je l’aimerai sans doute jusqu’à la fin des temps.
C’était ça l’Amour. Je ne le savais pas. Et maintenant, je ne puis vivre en sachant que je suis responsable de la destruction de notre propre bonheur…
WZ




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